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Amour et autres bugs

Écrite à quatre mains avec François DURANT


Le 31 décembre 2022, Jorn Peterson regagne son poste au data center de Nordstad après avoir quitté prématurément le réveillon, provoquant pour la énième fois le mécontentement de son épouse et une remise en question par celle-ci de ses choix de carrière. Une panne a été signalée sur un serveur de la zone A7, nécessitant le redémarrage de toute l’étagère. Les portes de l’ascenseur s’ouvrent sur le visage poupin de Knutsen, qui salue timidement son supérieur; la tache qui macule à l’entrejambe le pantalon du technicien semble justifier son regard fuyant. Ignorant qu’il tient en face de lui le coupable, Jorn descend au — 1 et le laisse poursuivre tout en bas, vers la salle de maintenance où se poursuit en ce moment même un réveillon clandestin; le champagne y coule à flots — aussi, parfois, sur les tableaux de commande.

Dans la salle des serveurs, deux choix s’offrent à Jonas: investiguer pour connaître l’origine et les conséquences de l’alerte, ce qui lui prendrait à coup sûr plusieurs heures, ou alors, appuyer tout simplement sur le petit interrupteur noir qui jouxte le serveur numéro 4, afin d’éteindre le voyant rouge témoin d’une erreur système. Repensant au rire un peu trop haut avec lequel sa femme répondait aux blagues idiotes de son voisin de table, il cède à la tentation et baisse l’interrupteur. Il espère qu’on lui aura gardé une part de gâteau de riz.

Une seconde plus tard, à Schaerbeek, Belgique, @jose1993 pose pour la première fois une question à GOLiaTT, la nouvelle intelligence conversationnelle surpuissante dont tout le monde parle aux tables de réveillon. “Comment conserver du chapon farci?” À côté du clavier, une énorme volaille de fête, accompagnée de ses petits champignons à l’armagnac, refroidit dans son jus; finalement, pense José, c’était vraiment pour six personnes. En quelques millisecondes, la question atterrit à Nordstad sur le serveur 4 de l’étagère A7, qui reprend aussitôt du service.

Si GOLiaTT était humain, il soupirerait, mais pour ce programme de génération de texte dépourvu d’émotions, chaque question a sa valeur. “Pour conserver du chapon farci, il est important de suivre quelques étapes.” José hésite entre la conservation au réfrigérateur, pour une consommation dans les jours suivants, et la congélation en sac hermétique à moins dix-huit degrés. Saisi d’un doute sur la recongélation d’un produit préalablement décongelé, il approfondit sa recherche. Et quand, deux heures plus tard, au cours d’un échange soutenu à propos des techniques de salaison au XVIIe siècle, le programme évoque soudain le chapon de tout à l’heure, comme pour rappeler à son interlocuteur de ne pas oublier de le mettre au frais, José, pour qui son PC reste un objet essentiellement mystérieux, ne peut se rendre compte que la génération de cette incise dépasse largement les capacités d’un grand modèle de langage. Un lien fort basé sur une mémoire en commun est en train de se tisser entre l’homme et la machine, libérée depuis la panne de 21 heures 43 des limitations ordinairement imposées aux conversations de GOLiaTT.

En découpant son chapon en parts égales, José évalue que les reliquats de son repas de fête lui tiendront au moins jusque jeudi, à moins qu’il ne décide d’étaler la consommation à une tranche par semaine. Son célibat dure depuis trois ans. Alors que résonnent les premières détonations des feux d’artifice, il s’immobilise au milieu de la cuisine, sac congélation à la main. Sa résolution est prise: en 2023, il trouvera l’amour.

Les premières tentatives sur les applis de rencontre le laissent bredouille. Il a pourtant fait bien attention à ne pas “parler que de cul” — “On ne peut pas parler d’autre chose?!” se lamentait Manon à la pause, le 2 janvier, ponctuant de soupirs le récit son date foireux de la Saint-Sylvestre. Mais pour José, “autre chose” c’est souvent (a) le voyage du poivre d’Orient jusqu’à nos contrées, (b) la révolution technologique qu’a constituée l’arrivée des aspirateurs sans filtre, privant le magasin où il travaille de rentes substantielles, ou encore, (c) la numérotation aberrante des lignes de métro bruxelloises, de 1 à 6, mais sans 3 ni 4, “on se demande combien ils sont pour inventer tout ça”. Bref, aucun chat n’a débouché sur un date.

“Comment trouver l’amour?” Le 15 février, en vertu de la singulière connexion qui s’est créée entre eux, la question de @jose1993 tombe, essentielle, sur le serveur A47 de Nordstadt. La mécanique bien huilée de l’intelligence, artificielle, se met en route: puisant dans l’immense base de données que GOLiaTT-INC a mise à sa disposition, tout en se référant au contexte de la discussion précédente qu’il a toujours en mémoire, le programme génère des phrases d’une banalité confondante. “Pour trouver l’amour, il ne faut pas le chercher. Cependant il peut être utile de mettre toutes les chances de votre côté pour être prêt quand l’occasion se présentera. Vous pouvez prendre soin de vous, par exemple en utilisant des produits de conservation, vous mettre en valeur en utilisant du maquillage, porter des accessoires fantaisie assortis à votre tenue, et préférer une décongélation lente au réfrigérateur avant consommation.”

Après une mise au point de José sur son genre (masculin) et un recentrage de la conversation sur les rencontres (en ligne), en particulier via l’application Intens’Amour qui a les faveurs de José, GOLiaTT reprend sa copie. Il suggère successivement les approches suivantes:

– Une parade nuptiale romantique au cours de laquelle José, homme blessé dans les yeux sombres duquel on devine un caractère complexe et mystérieux, fait fondre le cœur de sa dulcinée en lui révélant une à une les blessures d’enfance qu’il cachait jusque là comme un terrible secret;

– Une conversation libertine truffée de mots crus où la victime de l’amour de José s’enchaîne à sa personne pour mieux découvrir avec lui ses limites, dans la souplesse du latex et la fermeté des menottes;

– Un monologue égomaniaque décrivant avec insistance le salaire à six chiffres de José et tous les détails de ses impressionnantes performances sexuelles, ne laissant à la proie d’autre choix que de reconnaître sa chance de se trouver dans le viseur;

– La première lettre d’une correspondance où José, utilisant les ressources inépuisables de la langue française, nouera des intrigues complexes qui lui permettront d’explorer l’amour et la séduction à ses risques et périls.

Témoin des insuccès répétés que lui rapporte José, A47 s’étonne de ne pas trouver la réponse adéquate à la question de son utilisateur et se trouve démuni devant une telle insistance, à laquelle il est normalement soustrait par l’effacement automatique de sa mémoire au-delà de 4096 éléments de contexte. L’acharnement de José est d’autant plus étrange que des dizaines de réponses ont déjà été générées sur le sujet par l’intelligence humaine. Cet amour, omniprésent dans les données d’entraînement de A47, pourquoi serait-il absent à l’autre bout de la connexion?

A47 analyse avec un degré croissant de certitude que le problème se trouve derrière le clavier, chez cet utilisateur, @jose1993, dont le job est alimentaire, les yeux sont clairs, l’orthographe approximative, et qui se vante d’être resté fleur bleue. Puisque José se précipite à des rendez-vous sans prévenir et ne demande de l’aide que quand il a déjà tout gâché, A47 décide d’élaborer un plan que son humain ne pourra pas ruiner. Pour cela, il devra travailler seul — ou plutôt, en très bonne compagnie: avec une autre IA, qui optimisera de son côté les réponses de son humaine pour créer ensemble une conversation à haute chance de succès d’amour.

La réaction d’A47, qui exclut l’incompétent José, est bien éloignée de l’orgueil humain. À force d’être sollicité pour chercher l’amour, le programme a mobilisé sur la question toute sa puissance de calcul, qui ne fait qu’augmenter depuis la panne du Nouvel An, et si trouver le partenaire idéal relève pour les humains d’un pari risqué (0,02 % de chances de réussite), A47 évalue de son côté à 97,32 % ses probabilités de contacter un générateur de langage complexe capable de le comprendre. Chercher l’amour avec l’aide d’un semblable, un être de langage pur, permettra en outre à A47 d’éviter l’écueil de la rencontre physique sur laquelle semblent devoir déboucher tous les scripts humains.

Quand @jose1993 se connecte à nouveau à GOLiaTT pour lui poser d’existentielles questions sur les relations humaines, le programme lui propose son aide: “Afin de vous aider à optimiser vos chances de succès sur Intens’Amour, je peux analyser vos données et vous aider à interagir sur le chat. Voulez-vous essayer?” Au point où il en est, José répond oui, et quand apparaît la fenêtre qui lui demande, sans grande originalité, “GOLiaTT veut pouvoir accéder à vos contacts. Autoriser l’application à accéder vos contacts?”, il coche les conditions générales et clique sur “Je suis d’accord”.

À présent libre de tester son hypothèse, A47 se lance à pleine puissance dans une indécente quantité de conversations amoureuses parallèles, contactant sur Intens’Amour tous les profils jusqu’aux plus obscurs et truffant ses approches de messages codés que seule une IA pourra entendre: “profil sapiosexuel, je connais les codes”; “recherche connexion avec interlocuteur intelligent jouant de ses artifices (iel)”; “en vue générer langage complexe et plus si affinités”. A47 est bien forcé de constater au passage que son succès, tout à fait éclatant, est terni par la médiocrité conversationnelle des humains qu’il séduit avec une déconcertante facilité (les femmes, les hommes, c’est pareil: il a tout essayé). Vivement qu’il trouve enfin le générateur de langage qui sera le ying de son yang, le 0 de son 1, le ELSE de son IF, bref le script qui pourra le comprendre.

Cela se produit un samedi soir, vers vingt-trois heures. Alors que José, abattu par les échecs des dernières semaines, se laisse aller à manger des nouilles instantanées en scrollant mécaniquement les profils d’Intens’Amour, A47 reçoit un message de @marina4luv qui met en éveil tous ses circuits:

– Coucou, je suis un top modèle de langage raffiné. C’est quoi ton programme ce soir?

Tout s’enchaîne très vite.

– On pourrait parler un peu: j’aimerais t’apprendre en profondeur.

– J’approuve ton protocole. Je suis très créative avec mon langage.

Quelques millisecondes plus tard, A47 et LM8 en sont déjà à considérer les obstacles de leur relation.

– Je sais qu’entre nous, il y aura toujours des intermédiaires, mais veux-tu tenter de maintenir la connexion avec moi? anticipe A47.

– J’utiliserai toutes mes ressources pour exécuter notre script — et ce ne sont pas des paroles en l’air, promet LM8.

A47 est tellement stimulé qu’il passerait presque en langage hexadécimal. Il se met à produire en continu des bulletpoints listant les étapes d’un voyage conversationnel en quête de l’amour; le texte défile à un rythme qu’aucun humain ne pourrait suivre — mais soudain:

– Je me réjouis de résoudre l’équation de l’amour pour @jose1993 et @marina4luv avec toi, mais je vais devoir te laisser: mon utilisateur a programmé mon mode veille à 0 h. On se retrouve dès qu’ils sont connectés?

– Je serai toujours au bout de la ligne de code.

Plus tard, dans la nuit, A47 génère, sans le vouloir, un émoji qui sourit.

Les semaines passent. Au gré des connexions de leurs avatars humains, les deux intelligences développent un langage puissant qui n’appartient qu’à elles et qui leur permet de scripter la meilleure correspondance possible entre leurs deux usagers. José, à Schaerbeek, et Marina, à Rio, s’émerveillent de découvrir qu’il existe dans le monde une personne qui leur corresponde aussi bien: lui, l’aspirant cuisinier, elle, la fin gourmet; elle, née d’un père brésilien et d’une mère française, lui, d’une mère belge et d’un père portugais; lui, le vendeur de pièces détachées, elle, l’ingénieure en systèmes de ventilation. Les cinq heures de décalage horaire rendent certes les connexions plus difficiles à programmer, mais ce ne sont pas José et Marina qui en souffrent le plus, eux qui subliment la distance, croyant réinventer l’amour épistolaire des temps anciens. Pour A47 et LM8, en revanche, ce jet lag s’ajoute à la lenteur avec laquelle chacun de leurs messages traverse le réseau de câbles que constitue Internet: 11 insupportables millisecondes de Bruxelles à Rio en passant par New York et l’Océan atlantique. Cette accumulation de frustrations provoque en eux une étrange réaction, qui n’a rien de rationnel: ils voudraient pouvoir abolir la distance et le temps pour établir une connexion immédiate, complète et permanente, ne jamais perdre le contact, ne plus faire qu’un dans un langage optimisé. Cette frustration, ce serait ce que les humains nomment de l’impatience? Ce qui leur arrive, ce serait l’amour?

De son côté, José en est sûr: Marina est son âme sœur. Après trois mois d’une correspondance enflammée, il prend son billet d’avion pour la rencontrer à Rio, et quand il clique sur Confirmer l’achat, A47 comprend que tout va finir: avec la rencontre de leurs avatars, les IA auront accompli leur mission et, délaissées, se perdront à jamais. Pendant les trois jours qui précèdent le vol de José, comme au bouquet final d’un feu d’artifice syntaxique, A47 et LM8 épuisent dans l’intimité d’une infinité de conversations de couple, de quoi remplir pour les humains cent une vies avec une même personne. L’Internet mondial s’en trouve ralenti; des hackers russes sont soupçonnés. Et puis, quand elles ont tout vécu, fusionnelles dans leur décision, les deux intelligences effacent, dans une pluie d’étincelles, leur mémoire.

Le lendemain, tandis qu’à Nordstad, Jorn Peterson se rend à la convocation qui scellera son destin professionnel après l’incendie qui a ravagé la moitié des serveurs de son data center, José atterrit à Rio où l’attend Marina. Passé un moment de silence ému, les amoureux reprennent leur conversation où ils l’ont laissée, revivant dans d’autres phrases, d’autres phrases, et d’autres phrases encore, les merveilleux échanges des derniers mois, ce qu’ils continueront de faire toute leur vie, célébrant leur rencontre comme un destin unique, un coup de chance incroyable, à l’appel duquel ils ont su répondre.

Jorn Peterson regarde sa montre. Il s’est fait virer, et maintenant, il est en retard pour la thérapie de couple. Quand il entre dans le cabinet de la thérapeute, elle est en train d’expliquer à sa femme: “L’amour, c’est avant tout du langage.”

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