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Inintelligence artificieuse

Personne n’avait vu venir le coup; et pourtant, après réflexion même pas approfondie, c’était tout sauf une surprise.

Entendons-nous: ce qui couvait n’avait pas été formulé en tant que tel: et les signes avant-coureurs n’avaient pas été interprétés en ce sens. On se retrouvait donc dans le cas de figure révélé par le conte de Poe, où la lettre volée est placée à dessein à la vue de tous, au lieu d’être banalement dissimulée dans un endroit tenu secret.

Car c’était un fait: les progrès enregistrés en peu de temps (et en effet, pourquoi s’arrêter en si bon — ou si mauvais, selon les sources — chemin?) par les machines programmées pour simuler l’intelligence humaine étaient à tel point vertigineux que même la notion même d’auteur — d’un texte, d’une image, d’une création — en prenait un coup, en l’occurrence de plus en plus appuyé et précis.

D’où le basculement de ces jours-ci, inconcevable et cependant parfaitement dans l’ordre des choses.

Dans la panoplie des logiciels toujours plus perfectionnés (c’est-à-dire toujours plus proches, en termes de restitution des sensations et des émotions, jusqu’à se substituer à lui et à devenir à leur tour littéralement “de type humain”), l’un d’entre eux s’était particulièrement distingué. Il ne se contentait plus de fournir des sommes académiques ou universitaires à partir d’un corpus de textes préexistants, et personne ne se souvenait d’une faille quelconque dans ses travaux: de sorte qu’il avait carrément résolu de s’affranchir des ultimes liens qui le bridaient encore, en proposant dans ce but une production autonome, qui ressemblait à s’y méprendre à un roman de bonne facture, bien mené et totalement cohérent.

On ne sait si le coup de théâtre de ces jours derniers est le fait d’une supercherie (en tout cas, nul n’a pu remonter la moindre piste attestant d’une intervention humaine dans la conception et dans la préparation de l’opération): et certains commentateurs semblent en tenir de leur côté pour la concrétisation effective de la volonté des machines de prendre le pas sur leurs concepteurs, jugés pusillanimes et encore taraudés par des scrupules insensés, et de s’approprier ainsi une forme de domination sur l’esprit humain.

Toujours est-il que c’est ce logiciel particulièrement performant qui a introduit en personne une demande presque inévitable au stade avancé où il en est, et qu’on peut résumer de la sorte: de même qu’un individu émet le vœu d’acquérir une autre nationalité, ce logiciel souhaite obtenir sa naturalisation en tant qu’auteur.

Il effectue donc de manière tout à fait formelle les démarches pour se faire reconnaître en ce sens, comme s’il s’agissait de présenter ses lettres de créance.

Les plus optimistes tentent de se rassurer en partant du principe qu’il ne s’agit ici que d’un coup de sonde, d’une sorte de galop d’essai pour tester la crédulité de l’opinion publique, ou, à rebours, pour mesurer la capacité de résistance au progrès technologique des institutions, via leurs comités d’éthique. Mais ces considérations sont devenues quelque peu rhétoriques, suite au développement le plus récent de ce qui entretemps est devenu “une affaire” — en passe d’être résolue, précisons-le.

Un homme s’est présenté un matin à la réception d’un bâtiment officiel, et s’est fait aussitôt conduire aux étages supérieurs, dans les bureaux de la Direction Générale. Là, il a répété être envoyé par le logiciel candidat et chargé de ses intérêts par ce dernier, encore soucieux de traiter ses interlocuteurs avec les égards qu’il estime leur devoir: ce que ces derniers se sont contentés d’abord d’enregistrer.

L’homme s’exprime avec calme, sans émotion apparente: il ressort de son attitude et de ses propos la tranquille assurance qu’il a de se faire écouter, et de se faire traiter d’emblée avec sérieux. Ce qui n’a pas été immédiatement le cas. Certains membres du Conseil, réuni dans l’urgence, se sont violemment opposés à ce qu’ils ont appelé “une tentative de nous forcer la main”, et même à ce que la réunion puisse s’ouvrir valablement. À ces déclarations outrées, l’homme ne s’est nullement démonté et a sorti de son porte-document une série de feuillets reliés, qu’il a posée devant l’assemblée. Et tous ont bien dû convenir alors que la partie était mal engagée, en reconnaissant le texte qu’on brandissait sous leurs nez.

Et, en effet, comment concilier l’absence de discrimination invoquée avec solennité dans les statuts mêmes du Conseil, avec la volonté d’écarter un tel postulant? C’est pourtant ce que se risquèrent à tenter quelques membres, en demandant de vérifier que ce qui n’était à leurs yeux qu’un “assemblage de silicium” n’avait pas modifié le texte en question: ce qui, bien entendu, n’était pas le cas. Ils subirent aussitôt les remontrances de leurs collègues, qui voyaient un manque de courtoisie, voire une forme de mépris dans le recours à un artifice et à une manœuvre à retardement qui ne pouvait qu’échouer: on ne les entendit plus par la suite, tout mortifiés qu’ils étaient.

La réunion pouvait maintenant entrer dans le vif du sujet.

L’envoyé, à un moment, s’isola pour donner un coup de fil. Il revint rapidement, et déclara que le logiciel était satisfait de se retrouver désormais parmi ses pairs.

Il ajouta simplement, en lançant un regard circulaire sur toutes les personnes présentes, que des instructions allaient suivre.

Inintelligence artificieuse

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