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Intelligence Services

Je n’ai pas bien compris le fonctionnement de ce service, vous pourriez me redire tout cela plus simplement?

Si vous voulez, mais je ne suis pas certaine d’y parvenir. Ce que je vous ai dit était assez descriptif, je ne sais pas si le répéter sera très utile.

Allez-y, on verra bien.

Par quoi commencer? Ma rencontre avec Intelligence Services? Mon entretien d’embauche? Ma première prestation? Mon avis sur tout ça?

Qui étaient les invités de la soirée d’hier?

Je ne connais pas tout le monde, mais je dirais que ce devait être les habitués de ce genre de mondanités. Quelques vedettes du spectacle, quelques aristocrates déclinants, des juges, des médecins, des politiques, enfin d’anciens juges, médecins et politiques, vous voyez l’ensemble. Rien de bien particulier. La même ambiance décado-décadente, la même nourriture pour moineaux faméliques, les mêmes grands crus servis à mauvaise température.

Et vous là-dedans?

J’ai été contactée il y a deux jours. Il fallait un expert en thermodynamique. Vous voyez ce que c’est? Non… ce n’est pas grave… Je suis une des seules sur le marché. Ils n’ont pas fait trop de problèmes.

D’habitude, ils en font?

Disons que quand ils sont à la recherche d’un physicien, il y a davantage de concurrence, mais en thermodynamique, je crois qu’il n’y a pas mieux que moi sur le marché. Vous savez, il ne suffit pas de savoir en mettre plein la vue à vos interlocuteurs, ça c’est à la portée du premier venu. Il s’agit aussi de leur faire comprendre de quoi vous parlez, en leur donnant le sentiment qu’ils causent avec vous d’égal à égal.

Les flatter, quoi.

Oui. Et vous connaissez la chanson, le flatteur vit aux dépens de celui qui l’écoute. C’est assez jouissif de voir un ignare se prendre pour une lumière. C’est sans doute ce que je préfère dans cette activité. Avec l’argent qui l’accompagne, évidemment.

L’argent, bien sûr. Vous faites ça depuis longtemps?

Environ deux ans. Il y a une dizaine d’années, mais vous devez savoir cela aussi bien que moi, la dernière université a été fermée, c’était Cambridge; avoir été fermée la dernière a dû conforter ses dirigeants dans l’idée que Cambridge était définitivement la plus prestigieuse université au monde; et cela est passé relativement inaperçu. Il ne devait plus rester grand monde, l’un ou l’autre concierge, deux ou trois personnes chargées de l’entretien et quelques vieux professeurs nostalgiques. Bref, tout le monde s’en fichait. Depuis que les technocrates dirigent la société mondiale, ce sont des machines, des superordinateurs qui assurent la production, l’éducation, l’information, l’enseignement. Nous sommes tous devenus une espèce d’inutiles surnuméraires, qui ne s’intéressent qu’au temps qu’il fera demain, et encore.

Et?

Et rien. J’essaie d’être plus claire. J’ajoute un peu de décor à ce qui s’est passé hier. Les enseignants ont tous été remplacés par des avatars que vous choisissez — cela va du parent que vous avez perdu à la star du X qui vous faisait fantasmer quand vous étiez adolescent — et qui, via votre tablette, vous donnent l’information que vous souhaitez ou la réponse aux problèmes que vous rencontrez. Il y a bien eu quelques mises en garde quant à la perte de savoirs que cela représentait, mais ça n’a pas duré. Au début, certains ont cru que tout ce temps qui leur était désormais disponible, ils le passeraient à travailler aux questions, aux méthodes, aux recherches pour lesquelles ils n’avaient jamais eu de temps. Sauf que cela n’intéressait plus personne. La science est belle, mais sans reconnaissance publique, la plupart des scientifiques ont arrêté ce qu’ils faisaient. Ce qu’untel mettait six mois à questionner était désormais résolus en quelques secondes par n’importe lequel des ordinateurs dont nous disposons. Alors, oui, il reste quelques intégristes du savoir qui continuent dans leur coin à chercher on ne sait quoi, mais qui s’en soucie?

Et donc, tout ce beau monde, comme la quasi-totalité des habitants de cette planète s’est retrouvée à ne rien avoir à faire.

Voilà. Sauf que la plupart d’entre eux étaient persuadés de constituer une sorte de caste de privilégiés, de gens qui, parce qu’ils possédaient le savoir, se croyaient à l’abri de ce qui arrivait partout ailleurs.

Ce qui est assez stupide.

Oui. On peut le voir comme ça aujourd’hui, mais durant des siècles, les scientifiques, les savants, enfin, tous ceux qui possédaient le savoir et dispensaient un enseignement, ont été mis sur un piédestal. Le progrès et l’avenir dépendaient de leurs travaux, de leurs recherches. Et puis, quasiment du jour au lendemain, des machines à peine plus grandes que leur agenda faisaient la même chose qu’eux tous réunis en quelques secondes. Tout le savoir du monde est désormais accessible partout, tout le temps, pour quiconque en a besoin. Et toutes les réponses aux questions qui n’ont pas été posées ou envisagées sont prêtes, il suffit de demander. Un jour, une riche veuve qui organisait un dîner caritatif a été subjuguée par un obscur philosophe qui discourait au sujet des universaux qu’abordait la Logiqued’Aristote. Rien de bien excitant. Sauf qu’il est parvenu à intéresser plusieurs des invités. Elle a réitéré l’expérience quelques fois, et elle a eu l’idée de mettre sur pied une agence de location — pour un soir, une semaine, un mois — de gens cultivés en jachère, de scientifiques au rebut pour agrémenter des réceptions et autres dîners où rien ne se passe vraiment, mais où tout peut arriver.

Une sorte de singe savant moderne.

C’est un résumé intéressant.

Reste que je n’ai pas de réponses à mes questions. Que s’est-il passé hier soir? Pourquoi cette discussion a-t-elle dégénéré? J’ai eu beau regarder et écouter les enregistrements de la soirée, je ne comprends pas.

Vous voulez dire que vous ne comprenez pas pourquoi cet homme et cette femme en sont venus à se taper dessus?

C’est ça. Je ne comprends pas en quoi savoir si la conscience se situe ou pas dans les neurones est important au point de tuer quelqu’un. Aucune machine n’a fourni de réponse?

Oui, bien sûr, n’importe quelle machine vous fournira une réponse — dont je doute que vous puissiez faire un quelconque usage —; mais là n’est pas le problème.

Il est où?

Le problème est que cette question, comme celle de la vie éternelle ou de l’existence de Dieu, n’a plus aucune importance, justement parce que les réponses sont disponibles sur simple demande. Personne ne sait si la réponse est la bonne; l’important est d’avoir une réponse. Les gens ont besoin de réponse, peu importe qu’elle soit correcte ou non; l’important est de combler un vide. Cela n’a plus d’importance, sauf pour qui lui en accorde encore. C’était le cas de ces deux-là, semble-t-il. Deux philosophes. L’un affirmait que nous sommes faits de matière, et que c’est de cette matière que naît la conscience. L’autre affirmait le contraire, que c’est la conscience qui génère la matière. La question fondamentale étant de savoir si nous sommes uniquement composés de matière ou si la conscience exige un élément immatériel en plus. Bref, ce sont des points de vue inconciliables. Une opposition qui a déchiré le monde scientifique pendant longtemps. Alors, sans doute qu’emportés par ces vieilles querelles, ils n’ont eu d’autres recours que de se taper dessus. À court d’arguments, l’être humain en revient vite à cogner, ce qu’il a fondamentalement toujours fait. La connaissance, on pourrait dire la culture, c’est un vernis qu’on a passé sur notre nature, un vernis que certains ont trouvé gracieux, vernis qu’ils ont peur de voir se craqueler, mais ce n’est que cela, un vernis, un vernis dont nous n’avons plus besoin, puisque les machines nous donnent la connaissance, et à terme nous donneront sans doute une culture. Restent ces milieux où le vernis est un plus. Vous savez que “vernis” est aussi le nom d’un mollusque, le Callista chione, qu’on trouve surtout en Méditerranée? Des mollusques, voilà ce que nous sommes; je ne mêlerais finalement pas les singes à cette histoire.

Cela fait donc deux ans que vous faites cela. Pourquoi? Pourquoi ne pas rester chez vous à compter les jours qui passent en vous regardant le nombril?

L’argent… Enfin en grande partie pour l’argent. Vous savez, avec la disparition des emplois et l’instauration de cette allocation universelle, on a cru le problème résolu. Ce n’est pas le cas, évidemment. Si l’argent était le problème des inégalités et des injustices, il suffisait de le supprimer. En donner à tout le monde n’a rien arrangé. Il aurait fallu redistribuer toutes les richesses entre tous. Alors, ceux qui possédaient possèdent toujours autant et ceux qui avait peu ont toujours peu, un peu qui leur est assuré mais qui ne changera pas. Ils devront se contenter de ce peu, sans pouvoir réclamer davantage; ou alors, il faudra travailler pour qui voudra bien de vous, aux conditions qu’on voudra bien vous faire.

Et chez Intelligence Services, les conditions sont intéressantes?

Oui et non. Le salaire n’est pas exceptionnel. Bon, d’accord, cela me permet de vivre mieux, mais ce n’est pas cela qui m’intéresse en premier. Je vous l’ai dit, la vanité est fascinante, et dans mon métier, je la rencontre souvent. Lorsque je leur ai proposé mes services, ce qui les a convaincus, c’est ma capacité à mettre mon interlocuteur en évidence. Bien sûr, mes connaissances scientifiques devaient être exceptionnelles, mais c’est ce plus qui fut déterminant. Vous savez, quand on se sent valorisé par quelqu’un qu’on apprécie voire qu’on admire, on plane, on s’imagine plus beau, plus malin qu’on ne l’est. C’est pour cela qu’Intelligence Services fait appel à moi, et c’est pour cela aussi que j’accepte de participer à ces soirées: pour voir cette lueur de satisfaction dans les yeux de celui ou celle avec qui je parle.

Donc, à un moment, Gérard Deleuse a commencé à s’énerver et à crier sur Anita Ferro. Il semble qu’il en est très vite arrivé aux insultes?

Oui. C’était d’ailleurs assez drôle de le voir dans cet état. Il était rouge et tapait du pied en hurlant qu’elle ne comprenait rien à rien, qu’elle était idiote, qu’il ne comprenait pas pourquoi Intelligence Services continuait à l’appeler, alors que tout le monde savait qu’elle ne maîtrisait pas le quart des concepts dont elle parlait; tout cela ponctué par une “connasse” par-ci et une “pute” par-là. Cela aurait pu continuer longtemps, mais elle lui a balancé son jus de tomates à la figure et ça a interrompu sa logorrhée.

Et c’est là qu’il s’est jeté sur elle?

Oui. Il a d’abord constaté les dégâts du jus de tomates sur son costume bleu ciel, mais ce sont les sourires des invités qui lui ont définitivement fait perdre la tête. Il l’a attrapée à la gorge et la poussée à terre en continuant à serrer. Nous nous sommes précipités pour les séparer, mais c’était un coriace, une centaine de kilos déterminés, c’est difficile à bouger. Nous sommes parvenus à ce que l’étreinte se relâche un peu, c’est sans doute ce qui a permis à Anita Ferro de trouver une fourchette et de la lui planter dans le cou. Nous l’avons lâché. Il l’a lâchée. Elle s’est reculée. Lui perdait beaucoup de sang, il a enlevé la fourchette de son cou, s’est mis à courir et a trébuché, sa tête a heurté la cheminée. Je crois qu’il est mort sur le coup.

C’est ce que montrent les images, en effet.

Je me doute que je ne vous ai pas appris grand-chose. Drôle d’histoire. Je ne suis pas persuadée que cela ai forcément déplu aux personnes présentes.

C’est-à-dire?

C’est-à-dire que cela faisait, en quelque sorte, partie du spectacle. Il arrive que plusieurs scientifiques soient présents lors d’une même soirée. Généralement, cela se passe sans heurts, chacun discourant dans son domaine et paradant qui par une formule bien choisie, qui par une démonstration brillante. Il peut arriver qu’éclate une discussion un peu plus animée, voire une dispute violente, mais cela ne dépasse jamais, à ma connaissance, les éclats de voix. C’est la première fois qu’il y a eu violence physique. Cependant, je crois que cela a dû en satisfaire plus d’un de voir que ces brillants intellectuels n’étaient finalement que de vulgaires chiffonniers.

Bon. Je crois que nous allons en rester là. Merci de votre patience. Au revoir.

Au revoir inspecteur. J’espère vous avoir été utile.


***


La porte se ferme sans bruit, après qu’elle a quitté la salle. L’inspecteur Vandentroost reste assis, les bras posés sur la petite table, les mains jointes. Elles sont moites. Elles sont toujours moites. Cela fait des années que cela dure; dès qu’il ressent un léger stress, l’inspecteur Vandentroost a les mains moites. Il attend. Il se frotte les mains. Il regarde sa montre. Cela a duré une demi-heure, à peine une demi-heure. Cela lui a paru interminable. Le souffle de l’ouverture d’un micro annonce une voix.

Nous vous remercions d’avoir participé à ce casting. Vous vous en êtes bien sorti, mais il nous faut quelqu’un de plus agressif, quelqu’un qui sache mettre une certaine pression sur la personne interrogée. Nous vous avons bien observé durant cette audition et malheureusement, vous ne correspondez pas exactement à ce que nous recherchons. D’ailleurs, les retours des spectateurs qui ont assisté à la scène vont dans le même sens. Cependant, nous gardons votre dossier de candidature en réserve, ce n’est pas tous les jours qu’un policier avec trente ans d’expérience se présente. La dissolution des services de police se terminera au plus tard dans un an; vous le savez, tout sera informatisé, les armes autonomes vous auront remplacés dans la rue. Vous avez donc un an pour vous préparer. Nous pensons que vous devriez pouvoir réussir la prochaine fois. Cette émission doit tenir le spectateur en attente, il nous faut quelqu’un qui puisse bousculer le suspect ou le témoin, le déstabiliser. Il faut que le spectateur s’identifie à lui ou à elle. Il faut qu’il sente le danger. Les gens aiment avoir peur, ils adorent cela même. Cependant, le spectateur veut de l’humain, il n’a pas envie de se coltiner un robot, aussi ressemblant à vous ou à moi soit-il. Les robots, il les subit tous les jours, partout où il va. Alors, il veut autre chose. Avant, les images servaient à faire imaginer et espérer l’avenir; aujourd’hui, c’est l’inverse, les programmes que nous déversons sont là pour ramener le spectateur dans le passé, dans ce qu’il connait, dans ce qu’il maîtrise. L’avenir a disparu avec l’avènement des machines autoperfectibles; plus rien d’imprévu ne peut arriver. C’est une tragédie pour l’homme. Ne pas savoir de quoi demain sera fait était aussi une promesse. Il n’y a plus de promesses. C’est fini. C’est ce que nous voulons mettre dans ce programme: un peu d’incertitude, un peu de suspense. Et pour cela, nous voulons un personnage qui soit à la fois roublard et inquiétant. Voilà pourquoi nous ne vous choisissons pas, du moins pas cette fois; mais nous nous reverrons, nous en sommes persuadés.

Le micro est éteint. La porte s’ouvre sans bruit.

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