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Les amours thermiques

Les amours thermiques




Je voletais dans l’Azur, les échanges devenaient ténus.

Cette sensation grisante de liberté m’offrait les prémices d’une joie intérieure sans partage.

La musique m’enveloppait, parapluie sonore qui me faisait oublier la pluie, les tracas sans nombre du quotidien et les regrets d’un temps où se laisser couler dans les interstices des volontés des autres offrait un passeport un peu terne mais sans risques de débours.

Je fréquentais par intermittence une femme plus jeune qui s’était lancée avec détermination dans le développement personnel. Je la suivais, la regardais, l’écoutais évoquer ses blessures, vaciller, se relever, cherchant à améliorer l’image qu’elle avait d’elle-même.

Rien désormais n’était trop beau pour elle, soins esthétiques du visage, nouvelle dentition, séances de yoga, jeûne hydrique, jus de racines.

Pour l’intérieur, s’éloignant de ses schèmes, elle se plongeait dans des lectures ésotériques pour joindre enfin son moi sauvage.

Je cherchais parfois à mettre un bémol à ses restructurations successives, d’autant que je sortais vidée de certaines conversations un peu trop superficielles à mon goût.

Il y avait au fond de moi, une sorte de scepticisme janséniste qui tirait sur le frein, je fermais les yeux avec lassitude quand elle m’envoyait par Messenger des citations de Paulo Coelho, des petits cœurs étincelants virtuels et des réels filmés devant son miroir accompagnés de hits des eighties.

Tout cela créait en moi une sorte de stimulation fascination qui finissait  par instiller le doute sur mon propre choix de vie assez simplette aux côtés d'Andros.

Il y avait ces bons moments où nous marchions côte à côte dans les frondaisons automnales, un peu ivres de l’air frais retrouvé après les mois de canicule en ville. Ces tendresses échangées par élans sensuels incontrôlés, des rires pour un rien : une pancarte amusante, un nom de sentier ou de lieu incongru.

Je rêvais parfois d’un autre quotidien, plus luxueux, moins rugueux. Ni lui ni moi n’aimions le rangement, le ménage et la décoration sophistiquée ; pourtant j’imaginais parfois me lever par miracle dans un intérieur raffiné et ordonné, me sentir propriétaire d’un véritable dressing à l’américaine, déjeuner dans une vaste cuisine, respirer à pleins poumons le matin les pieds ancrés sur une terrasse paysagère en tec.

Quand ma conscience reprenait ses droits, je rejoignais Andros dans notre salle de bain encombrée de vêtements entassés, je le regardais prendre une petite douche rapide au savon, se brosser les dents avec application et s’étirer en réclamant un café.

J’avais l’impression d’avoir rétréci mon goût du faste et de l’aventure en échange d’une vision calme et réaliste.

Pourtant en l’absence d’Andros, je m’adonnais avec délices à une autre vie, je dévorais des livres érotiques et des gâteaux, je dormais tout mon saoul en négligeant l’actualité, je m’offrais des parenthèses compensatoires à notre vie bourrue et ordinaire.

Ce qui me retenait de sauter la barrière s’apparentait à de vieilles rengaines, un air bien trop connu de Dutronc, le gigolo.

Une nouvelle passion s’était emparée de moi, le tuning de voitures anciennes, l’émission d’AB Explore « Wheelers Dealers », me ravissait : tout semblait marcher sur des roulettes, les deux protagonistes achetaient à bas coût une voiture ancienne qu’ils retapaient et bichonnaient avec amour pour revendre la « mamie » avec un joli bénéfice.

Le jeune mécanicien qui s’appelait Aurélien avait des expressions cocasses, affublé d’un physique à la Droopy ; il nous régalait d’expressions techniques et d’astuces pour réparer les mécaniques usées à moindre coût. J’aurais bien aimé passer par ses mains, moi qui fais partie des vieilles charrues aux pétales fanés.

Cet univers masculin m’était totalement étranger, entre les visseuses de compétition, les carburateurs essoufflés et les pompes à vidanger, je passais mon temps un peu hébétée à enregistrer mécaniquement les noms des pièces à remonter pour faire démarrer une ancêtre.

Après quelques semaines, j’étais rodée, injectée, rugissante, je sautais dans ma Panda hybride, à la recherche d’espaces inviolés.

Alors, au milieu d’une roselière, d’un bras de l’Escaut, me revenaient par l’air des échos d’ailleurs, j’espérais saluer le retour des aigrettes blanches, retrouver l’envie de partir à la recherche du Butor étoilé.

Je sentais bien que rien n’était gagné, que les vieux tacots avaient encore de belles heures devant eux, que ce monde ne serait jamais le mien, j’avais flirté avec la nouveauté, je n’économisais de l’énergie qu’en freinant, en réduisant la voilure.

Je rencontrais des compagnons de traverse, comme dans un monde sans fin nous comptions et recomptions nos billes, un jour grimpant dans les trains aux horaires incertains et aux wagons bondés, un autre chipotant l’application désormais indispensable pour pénétrer dans un bus vide à la signalétique décalée.

Nous rions secoués par la transformation, encore un défi, une embuche, une escarmouche.

Andros était persuadé du bien-fondé d’une vie décroissante, sa rigueur pessimiste pesait sur notre relation, je poussais sur le starter en vain, il continuait son petit bonhomme de chemin avec morgue, s’étirant parfois incroyablement dans un mouvement ondulant qui le faisait ressembler à un cormoran sacrificiel dont les bras revenaient systématiquement vers lui-même dans une résignation contenue.

« Certains me voudraient plus flamboyant » ! s’excusait-il en me regardant comme à travers plusieurs vitres embuées. La gymnastique de son visage devenait alors éloquente : effroi, refus, doute ?

Je ne savais trop comment interpréter. Il fallait alors le rassurer de ses propres paniques inscrites, je me sentais dans la position d’un batelier tournant sans fin dans le même cercle aspirant, rouge d’efforts démesurés pour sortir du tourbillon, ramant sans espoir pour sauver notre lien fragile.

Le lendemain je retournais à Aurélien et ses vieilles trouvailles, son dynamisme joyeux me réconfortait. Je sifflotais en passant l’aspirateur, je mangeais des crevettes grises avec mes doigts, je m’affalais dans mon lit toute habillée, heureuse de ces moments volés.

Par hasard je changeais de chaîne, et j’aperçus le sourire d’Olivier Vandecasteele, sourire qui contrastait avec le verdict impitoyable du Gouvernement iranien et ses Gardiens de la Révolution : 40 ans de prison et 74 coups de fouet. La chaîne suivante rapportait le décès par balle d’une fillette de 11 ans victime d’un règlement de compte dans le cartel de la drogue à Anvers.

Tout près ou très loin, la destinée tournait à la tragédie.

Je me mis à trembler devant un plateau de hauts fonctionnaires français qui devisaient sur les probabilités d’enlisement du conflit en Ukraine, excités par la description des armements livrés par les membres de l’Otan à ces si vaillants Ukrainiens, la vision d’horreur de bourgades éventrées et de corps empilés à la va-vite eut rapidement raison de mes béatitudes paysagères du début d’après-midi.

La nuit descendait sur mes épaules et je n’attendais plus qu’une chose, le sommeil si lent à venir. Il me restait une machine de linge à faire tourner, peut-être son bruit régulier me permettrait de faire le vide sur l’horreur.

?
Belgique
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