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La Matriochka

Viridiana, mon épouse nous rejoignit. Elle revenait de Francfort. Elle poussait un léger “harpo trolley” chargé de son instrument préféré, 1m70 de hauteur, emballé dans une discrète housse grise en suédine. Ma femme est une excellente harpiste “amateur” et quand on la convoque à Francfort pour son métier de Commerciale en parfums pour dames, elle rejoint le soir, à l’Auditorium du Yüdisches Museum, un groupe de brillants harpistes passionnés devenus ses amis. Ses affaires personnelles, les échantillons des Grassois, voyagent dans son sac à dos. Le visage de Viridiana, c’est celui de Penelope Cruz quand la star sera sexagénaire. Sa silhouette par contre est bien plus athlétique que celle de la muse d’Almodovar. Ludwig, le flic-documentaliste que j’avais invité, s’en était mis beaucoup dans le cornet, mélangeant vodka Eristoff au vin rouge qui nous avait été livré par le pizzaïolo. Se levant de table, il tituba puis se proposa courtoisement à tirer le trolley. Toute droite dans sa blouse noire, pantalon noir, Viridiana le remercia sèchement. Je la sentais de très mauvaise humeur. Altière elle entra dans la pièce dénommée “chambre-bureau” où il y a nos bibliothèques, nos ordis, ses partitions, mon vélo d’appartement et son matos d’enregistrement.

Ludwig qui travaillait à l’Évêché, le Quai des Orfèvres de cette ville, choisit ce moment pour déposer son dossier sur la table Ikea où trônaient, comme s’ils étaient des coquilles vides d’huitres dégorgées, les restes de nos pizzas dans des assiettes en carton.

— Après Trotski, Artaud, ce rapport concerne un autre Mexicain d’adoption fit-il.

— Max Aub? ai-je demandé, curieux.

Je ne me trompai pas. Vingt ans après son séjour comme déporté, Secrétaire du Camp de Djelfa, Aub Mohrenwitz avait écrit qu’en 1961, un ancien interné espagnol, le camarade Pardiñas, vivant là, terminera son parcours fusillé sans raison par les militaires français suite à une suspicion de soutien au F.L.N.

Ludwig semblait en avoir de plus en plus plein les guêtres. Il ne tenait nullement le goulot comme on dit dans l’argot des francs buveurs, mais il s’obstinait, il était venu pour ça, à me tendre son lugubre “listing”.

— C’est évidemment très confidentiel bougonnait-il. Nos R. G. ont acquis la certitude que bien plus d’un seul ancien interné espagnol choisira de rester vivre au bled. Tous seront, quinze ans plus tard, lors des événements d’Algérie, passés par les armes.

Estomaqué, je consultai le martyrologe. Une douzaine de noms, des Perez Rodriguez, des Rodrigues Perez etc. Un Rostomoff-Ivantchuk. Il y eut à Djelfa, selon des récits d’anciens matons pétainistes, une centaine de “Soviétiques”, une cinquantaine de “Russes”, cinq cents Espagnols “de souche”, deux cent cinquante Juifs, des Français “rouges” comme Garaudy. Jamais nous ne saurons à quel groupe appartenait Rostomoff, mais, de cette liste, c’était en toutes lettres dactylographié, tous étaient devenus, dans un “département français d’Algérie”, des agriculteurs.

J’imaginais des survivants de Djelfa ne sachant où aller lors du démantèlement par étapes de ce Dachau d’Afrique et qui, d’aventure amoureux d’une belle Algérienne, décideront de rester sur place, fonder une famille, travailler la terre…

En 1961, des patrouilles en jeep de l’armée française écument Djelfa.

— Et celui-là? T’es quoi? T’es pas melon, toi?

— Non, Monsieur l’Officier. Je suis républicain espagnol!

Tacata !” répondait la mitraillette. Puis, à quelques kilomètres, dans une autre cour de ferme:

— Ô toi, le gros-là. T’es Espagnol?”

— Non! aura lancé Ivantchuk.

Puis, roulant les “r”, se figeant au garde-à-vous, levant le poing par bravade:

— Vétéran des Brigades Internationales, mon lieutenant…

“Tacata !” Quand une doc aussi précieuse me tombe sous les yeux, je regrette de ne pas être un professeur d’histoire à l’Université, un journaliste cinq étoiles à la télé qui pourrait à tous vents transmettre, après l’avoir vérifié, le “scoop”, l’émotion du “scoop”. Je ne suis qu’un passionné d’histoire contemporaine. Mais pourquoi ce vieux flic, documentaliste à l’Évêché, rencontré dans un Club de Natation troisième âge, s’était-il pris d’amitié pour moi? Il était rond comme un petit pois. Je pliai en quatre son compte-rendu estampillé “Sûreté Nationale” et, m’approchant de mon invité, je glissai les documents dans la fouille ventrale de son splendide survêt aux couleurs de l’OM. Ludwig m’avait répété qu’il était tenu, avant demain à l’aube, de remettre le dossier à sa place dans les Archives de l’Évêché. Il avait vraiment ramassé une biture et, bégayant comme Moïse, il me remercia; mais son regard fouinait à la recherche d’une autre bouteille de vin ou de vodka. J’avais évacué les alcools, déposé un broc d’eau minérale et Ludwig, faisant tintin pour les petits verres, se mit à l’eau fraiche. Vêtue d’un peignoir blanc par lequel elle envoyait le message que l’heure est tardive, Viridiana, ma femme, revint dans le living. Je fis les présentations. Mon épouse avait dîné à Francfort. Elle prit place à mes côtés devant le troisième couvert qui l’attendait, artistement disposé depuis ce matin sur la table Ikea par Sabrina, la technicienne de surface. Mon épouse me parut plus que jamais terrorisée. J’ai commencé à gamberger “grave” comme disent les jeunes. Nos deux fils, Igor trente ans, Sigismund vingt-huit ans, vivaient en Allemagne, travaillant, étudiant à la Goethe Universität, Werkstudenten, attachés à Institut fürDolmetschausbildung, l’École des Traducteurs-Interprètes.

Viridiana revenait-elle avec une mauvaise nouvelle genre accident routier, problème de santé? Je remarquai qu’elle tenait, plié sous le bras, un exemplaire du quotidien Frankfurter Allgemeine. J’ai alors compris que son épouvante venait d’une info publiée dans l’excellent journal allemand. À ce moment, comme hallucinée, elle me montra la Une: une photo de Ramon Tamames atrocement vieilli et, le doigt tremblant, elle me fit lire le titre du papier: “Ein linker Querkopf für die Spanischen Rechtspopulisten”; “Une grosse tête de gauche pour les populistes espagnols de droite.” Le sous-titre en caractères gras précisait: “Jadis, il était communiste et combattait contre Franco. Âgé de 89 ans, Ramon Tamames veut maintenant aider les populistes de droite du parti Vox à faire tomber la coalition de gauche qui est aux manettes du pays”.

Bien que converti à l’eau, Ludwig était trop beurré pour comprendre la gravité de la situation. Plus que jamais il ressemblait à un Beethoven transfiguré par “l’Ode à la Joie”. Sa belle tête, comme enturbannée par une buissonnante chevelure argentée, produisait, malgré sa très petite taille, comme une aura de virtuose du tambour, d’instruments à vent, du banjo. Je me demandais si ce flic n’était pas devenu mon “ami” parce qu’il en aurait reçu l’ordre de l’Évêché. Ayant longtemps vécu dans des pays de dictature, voilà qu’avec cette guerre je redevenais complètement parano. Je n’étais plus “résident privilégié”, citoyen de l’U.E., travaillant en France sans avoir dû, Belge, quémander un permis de travail, une autorisation de résider… Je devenais un vieillard suspect. Suspect de quoi? En temps de guerre, les pays vous soupçonnent de tout et son contraire. Les dictateurs manœuvrent pour amener les peuples à “prendre les trois sueurs”, “faire le gobi” comme on dit en Provence, et le parterre devient dingo. Pour les marchands de canons, la voie désormais est libre.

Après un rot, Ludwig lança:

— Mais pourquoi, mon cher Serge, n’avez-vous pas après tellement d’années chez nous demandé la naturalisation française? Pourquoi avez-vous pris racine comme Citoyen du Plat Pays, cher Sergueï?

— Par curiosité! Pour voir à quoi ça menait, cher Ludwig, ai-je répliqué.

Sardonique, Viridiana fit, avec le pouce effleurant sa splendide gorge, le geste symbolisant l’égorgement de l’invité.

Mon épouse est née l’année où l’Espagnol Buñuel, pour son bouleversant chef-d’œuvre Viridiana, recevait la Palme d’or au Festival de Cannes. Le film sera descendu en flèches par le Pape, par Franco, interdit sur le territoire ibérique et le réalisateur fut obligé, pour assurer sa distribution mondiale, de donner à son œuvre la citoyenneté mexicaine.

Quelques dizaines de courageux citoyens espagnols devenus papas en cet été 1961, exigèrent de l’état civil que leur fille, venue au monde au moment de l’interdiction du film, soit déclarée “Viridiana”. Ce n’est pas mon beau-père qui me racontera cette démarche compliquée devant les curetons de l’état civil de 1961, auxiliaires en soutane du criminel Ministère de la Justice espagnole. Nos “Libros de Familia” étaient imprimés avec, en couverture, l’entête de ce “Ministerio de Justicia”. Le catholicisme espagnol était une association de supplétifs du Ministère qui condamnait à mort, par le garrot ou par une balle de Mauser, les opposants. Vivant en Espagne, pour un mariage, un décès, une naissance, l’unique façon de “déclarer”, d’officialiser dans votre “Libro de Familia”, était de vous rendre à la paroisse qui, au nom de ce “Ministerio de la Justicia”, actait.

Ce n’est pas le père de Viridiana qui aurait pu en 1984, au moment de notre mariage, me donner ces détails car il avait été, en 1974, en tant que partisan de l’ETA, assassiné par la Guardia Civil de San Sebastian. Mon épouse cultivait donc, et c’est cela qui nous avait réunis, une relation particulière avec la résistance contre Franco.

Soudainement l’envie me vint de provoquer Ludwig qui semblait affalé sur son siège. Je lançai “Kalinka” puis “Plaine ma Plaine”, les “Bateliers de la Volga”, “le Chant des Partisans” sur mon tourne-disque Teppaz qui avait, étrangement depuis 1957, résisté à de nombreux déménagements.

Je me rendis dans la chambre à coucher et en ramenai notre énorme reproduction de la “Vierge de Smolensk” par Piotr Zoubov. Je mesure 1m90, barbu, poil gris, chauve comme Yul Brenner dont on me disait, jeune, que nous étions deux clones, et la pancarte me dépassait d’une bonne vingtaine de centimètres. Je plaçai la Vierge aux côtés de Ludwig, l’appuyant à l’arête de la table, l’étayant avec un tabouret. Le flic se réveilla, parut effrayé, comme encerclé. Sa moue était celle de Columbo, lors du feuilleton du samedi soir, quand Peter Falk, sortant son carnet, demande si quelqu’un a un crayon… Ludwig n’aurait-il pas souhaité enregistrer sur son bloc-notes tout ce qui lui arrivait, ce qu’il avait vu, entendu chez-moi? N’était-il qu’un petit mouchard?

Viridiana, comprenant que la seule façon de faire partir l’invité était de sortir nous-mêmes, retourna se changer dans la “chambre-bureau”.

Fernando Cantonet mon beau-père était de ces “etarras” qui en décembre 1973 après une délicate préparation en plein centre de Madrid, parvinrent à renvoyer vers l’Enfer d’où il venait, l’Amiral Carrero Blanco. Destination finale la géhenne où l’Amiral aurait décidé, féroce successeur du Caudillo, l’enfermement du peuple espagnol. À ces Basques, l’Europe entière doit, grâce à leur beau feu d’artifice, la fin mouvementée de l’épigone de Franco Bahamonte..“Tamames fait ressusciter Carrero Blanco” aurait pu être le titre de la Frankfurter Allgemeine Zeitung, ai-je lancé alors que Viridiana revenait, vêtue d’un imper, coiffée d’un bob qu’elle ne mettait qu’à certaines occasions.

— Cela aurait pu être un titre pour le Canard Enchaîné ou Charlie Hebdo, dit Viridiana; mais la presse française, tu le sais, nous a laissés tomber.

— Ah bon? fit Ludwig, soudainement réveillé. Pourtant nous, à l’Évêché, nous sommes tout à fait au courant. Nous suivons ça avec grand intérêt. Quel est le problème? En France aussi nous irons bientôt vers l’Union RN/LFI. Cela vous indispose cher Sergio?

Je n’allai pas perdre notre temps à lui expliquer le rôle depuis 1956 de Ramòn, l’universitaire, l’économiste, qui avait été comme un phare pour des générations de jeunes résistants ibériques. Honoré par Jorge Semprun, Tamames, embastillé sous Franco, avait été parlementaire du PCE en 1977, maire-adjoint PC de Madrid, co-fondateur dès 1986 de Izquierda Unida, parti trotskisant allié de nos jours du gouvernement PS… Que sous les effets du grand âge, il vire au Centre ne nous heurte que moyennement; mais s’afficher aux côtés des néo-phalangistes de Vox… Le traître! Je partageais le tourment de Viridiana, fille d’un combattant de l’Espagne libre. Invitation directe à nous bouger, elle ouvrit la porte de l’appartement.

L’œil mauvais, Ludwig, en se levant, déséquilibra La Vierge de Smolensk. De mes deux mains, j’ai freiné la chute de cette splendide reproduction d’un tableau du dix-septième. Je l’ai stabilisée contre le mur du living. Ludwig tanguait. Il heurta le guéridon où se trouvait notre gigantesque matriochka. Elle tomba sur le sol, se fendit. La figurine principale, de bois vermoulu, laissa s’échapper une demi-douzaine de moyennes, petites, minuscules matriochkas multicolores ainsi libérées qui joyeusement roulèrent au milieu du living. Le flic bredouilla des excuses. Il sortit. Ma femme refermait notre porte quand je sentis une rare pulsion. Le nageur au bord de la piscine surprend son copain rêvassant qui hésite avant de plonger et vlan! le coup de pied au derrière part. Pas bien méchant, nous sommes pieds nus, le copain fait un plat, tout le monde se bidonne. Ludwig se tenait à la rampe. Nous nous sommes connus, le flic et moi, à la piscine du Club de nage troisième âge. Que faire? Mon coup de pied est parti. À ce moment, il lâche la rampe. La tête de Beethoven rebondissant sur les marches, il dégringole jusqu’au rez-de-chaussée. Le flic reste immobile. Panique.

— J’appelle les urgences. C’est le 15? Le 17 ?.

Viridiana m’arrête:

— Tu n’appelles personne. Ce type est rétamé! Va prouver que tu n’as pas voulu le zigouiller. Tu es bon pour quinze ans aux Baumettes. Laisse faire. Je m’en charge.

— Comment?

— Je l’allonge à la Calanque. Il n’y a pas de contrôle à l’entrée en ces semaines de mars. Il n’y a pas de nageur, de nudiste. Le type est en survêt. En partant de chez nous, il a déclaré qu’il allait faire un petit jogging, entraînement nocturne pour le prochain Marseille-Cassis. Je le laisse en bordure du sentier. Ils croiront à la chute, au malaise. Aide-moi à l’emballer. Pendant que j’y vais, toi tu arranges l’appart…

La fenêtre de la cuisine donne sur le parking où nous louons une place pour la Kia Pikanto. Un quart d’heure plus tard, j’observais ma femme tirant le trolley au clair de lune.

Sur le trolley: la housse, gonflée, de sa harpe adorée. Une grande musicienne se rend avec son instrument à un concert nocturne. Sans grande difficulté, elle charge la housse sur le siège arrière. Elle replie le trolley, le place dans le coffre.

La fenêtre du living donne sur la rue. J’observe ma femme au volant, coiffée de son bob légendaire. Elle conduit avec détermination, se dirige vers la route qui mène, à quelques minutes de chez nous, à la calanque. Ma femme, c’est quelqu’un.

Je nettoie l’appart. J’efface les empreintes comme nous voyons faire à la télé. Toutes les dix minutes, je jette un regard par la fenêtre de la cuisine, celle du living. Je ne vois pas la Kia Pikanto. Voici une heure qu’elle est partie. Nous ne mettions pas dix minutes, l’été, à nous rendre à la calanque où, de mai à octobre, je fais mes dix longueurs de brasse sur le dos. Que faire? Je ne puis appeler ma femme sur son portable. On voit à la télé que la police peut “borner”. Voilà que je suis appelé sur le téléphone fixe. C’est Viridiana. Dans les grandes occasions elle me parle en espagnol.

El cabròn tuyo no ha muerto. Como se movia, me lo llévé a la clínica Norte. Estoy aquí con la poli. Tienes que venir. Toma un taxi sino son ellos que iràn a buscarte!


(Trad: Ton connard n’est pas mort. Comme il bougeait, je l’ai amené à la Clinique “Nord”. J’y suis avec la police. Tu dois venir. Prends un taxi sinon ce sont eux qui viendront te chercher.

La Matriochka

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