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Les déménagements

On devrait l’appeler Ahmed, mais allez savoir pourquoi, on l’appellera Hassan, c’est que ça ne change rien, on change de nom mais il poursuit sa course dans sa petite camionnette, le 1er juillet elle en avale du kilomètre à tourner en rond d’appartement en appartement – c’est pour les connecter les uns après les autres, les appartements –, Hassan conduit doucement, il est prudent car si la camionnette est à la compagnie, les frais de réparation c’est pour ses pieds, on lui a dit ça à Hassan quand on l’a embauché et il n’a jamais voulu vérifier si on allait décabosser la vieille camionnette avec l’argent de ses payes ou si les normes du travail, vous savez, les sacro-saintes normes du travail allaient empêcher que, alors il conduit avec toute la prudence qu’il lui a été donné de développer, ses mains calleuses tiennent le volant, ses pieds lourds de bottes à peine lacées effleurent les pédales. Oui, il conduit doucement, il se stationne n’importe comment toutefois, la jungle urbaine veut ça, les camions de déménagements qui assaillent déjà les trottoirs, les minivans toutes portes ouvertes desquelles on sort un improbable canapé – comment il a pu y entrer, comment il pourra en sortir ? –, et puis voilà, Hassan arrive et il se stationne comme il peut, il sonne, il entre dans des appartements en désordre où ça sent l’oignon des sueurs de ceux qui viennent de partir avec leurs meubles et la sueur de ceux qui peinent à arriver avec leurs chaises, leurs tables, et le canapé coincé dans la minivan : c’est pour connecter à internet, dit-il, très simplement, avec aménité même, Hassan sait que sa voix retentira comme une bonne nouvelle.

Le 1er juillet, c’est toujours un peu comme ça, tous les baux ou presque prennent fin le 1er juillet, alors on fait un festival de translation, les Tremblay vont dans l’appartement des Robitaille, et ces derniers louent l’appartement des Giroux, ainsi de suite pour des milliers de ménage, de familles, ça se déplace, pour se déplacer, ça se déplace, et Hassan rebranche tout ce monde-là à internet, dans son camion il passe de porte en porte et il sort son échelle attachée au toit de sa camionnette, il monte contre un poteau, il fait des trucs avec ses outils, il regarde le quartier depuis son mirador, il regarde les ruelles et les fenêtres des appartements, il en reconnait certains pour les avoir branchés l’an dernier, enfin il ne sait plus, les appartements montréalais avec leur châssis pourris, leur parquet troué, leurs escaliers casse-gueule, c’est du pareil au même, on en a vu un, on les a tous vus, alors Hassan se raconte peut-être qu’il est déjà venu l’an dernier, que c’est lui qui a permis durant un an que les Giroux qui sont maintenant partis accèdent au monde entier par la magie de l’internet, il sait exactement comment accéder à la petite porte qui mène au jardinet derrière le bloc, comment il saurait cela sans être déjà venu ? il se le demande et il avertit les Robitaille que voilà, il ne lui reste qu’à passer le dernier fil puis vérifier la connexion, et quand le fil semble faire des siennes, on lui a appris une blague, il peut dire avec un sourire joueur – le sourire joueur est de la première importance : celui-là me donne du fil à retordre, et alors on rigole un peu, c’est la manière la plus sûre de se faire offrir un verre d’eau fraîche, ça fonctionne de cette façon-là dans la faune locale.

Sauf que le 1er juillet, c’est aussi la fête du Canada, il a fait l’erreur à sa première année de minauder un « bonne fête du Canada », on l’a regardé comme on regarde « l’argent et le vote ethnique » grasseyé par un premier ministre québécois en colère contre ceux qui ne voyaient pas comme lui l’évidence du Pays du Québec, il s’en souvient Hassan, même s’il n’a pas connu toute cette époque d’argent et de vote ethnique, de référendum sur l’indépendance perdue, il se souvient du regard quand il a minaudé un « bonne fête du Canada », on ne lui a pas offert de verre d’eau fraîche, ça non, même si la canicule du 1er juillet, faut-il être des chiens pour devoir déménager une journée comme celle-ci. Et tout le problème, c’est qu’il a persisté, « bonne fête du Canada », Hassan le disait avec aménité, parce que c’était une bonne nouvelle pour lui, le Canada qui grandit, le grand pays de plus en plus grand, c’est la grandeur des anniversaires et Hassan, même s’il peinait à faire complètement la translation, à passer de la Tunisie au Canada, à ce que la géographie montréalaise qu’il faisait sienne se conjugue avec une identité canadienne et un devenir citoyen, même si toute la paperasse du monde faisait écran entre lui et le Canada, lui et l’évidence du Canada, il était content pour ceux qui avaient l’évidence du Canada, « bonne fête du Canada », mais il l’a dit une fois de trop, dans un appartement en bas de la côte Sherbrooke le long de Préfontaine, la chaleur collait le linge à la peau, et Hassan en terminant sa besogne, il a dit « bonne fête du Canada », et il s’est fait répliquer, lui qui ne comprenait pas les banderoles de fleurdelisées bleues, qui ne comprenait pas comment la fleur de lys vieille France faisait encore la guerre à la feuille d’érable rouge royale britannique, Y a pas de Canada icitte, c’est ce qu’on lui a dit, et il a hoché la tête, parce qu’au fond, qu’est-ce qu’il y connaissait à l’évidence canadienne ?, il a hoché la tête comme on accepte le verdict de celui qui sait, la terre est ronde, le premier ministre est incompétent, les États-Unis est le plus grand pays du monde, n’importe quoi, Hassan hoche la tête, il n’est pas celui qui sait.

Et ça a filé comme ça durant des années, avec ces 1er juillet à en devenir fou, ces connexions à longueur d’année, mais avec le pic le 1er juillet, les camions de déménagement qui bloquent les routes, les gens à fleur de peau, la saleté indicible des logements qui vous ferait y penser à deux fois avant d’accepter le verre d’eau fraîche, et Hassan n’a plus souhaité « bonne fête du Canada », sauf qu’un bon jour, c’est arrivé, il était citoyen, on a fait une cérémonie pour les nouveaux citoyens et Hassan en était, il devait jurer fidélité à la Reine Élisabeth II d’Angleterre, c’était bien étrange et mystérieux, mais quand on y pense, l’évidence des pays est toujours lourde de mystères, il y a des voiles et des voiles à déchirer avant d’en pénétrer l’essence – Hassan a juré fidélité, c’est comme ça qu’on fait pour devenir citoyen, on se fait baptiser sujet d’une reine lointaine sans pouvoir et toute enjoyautée, et il était fier d’être canadien, c’était une réussite, il avait franchi l’océan puis l’océan de paperasse et de tracas, il avait essuyé des stress à ne plus savoir dormir, manger, espérer, et il y était, citoyen, il était fier comme on est fier d’avoir gravi une montagne, ou d’avoir charmé la plus belle femme du village, c’était un travail de longue haleine, il y était, canadien. Ce 1er juillet là, ce fut incompressible, le récit d’Hassan se termine à peu près comme ça, un désir incompressible, il est entré dans un appartement plutôt cossu, le comptoir était en quartz, alors c’était cossu, il devait connecter internet, c’est pour ça qu’il était là, et le type qui l’a reçu pianotait sur son téléphone, Vous voulez un verre d’eau fraîche ?, qu’il a offert à Hassan après qu’il ait sorti ses fils, repéré le poteau où peut-être il devrait grimper, et dans cet appartement, y avait pas à refuser, il a bu à grandes goulées, et Hassan a osé, parce qu’il avait déjà le verre en main, il avait déjà la citoyenneté, il a osé sans le minauder cette fois, d’une voix forte même, Bonne fête du Canada !, et l’homme a souri en faisant mine d’opiner, mais songeur, et comme Hassan remettait ses bottes à peine lacées, l’homme a dit, C’est la fête du Canada, mais moi, je me considère plutôt comme un citoyen du monde, et Hassan a redressé son long dos, il a regardé l’homme, le monde, l’humanité derrière ce sourire fier d’appartenir à rien, et Hassan a pensé passer son chemin, sauf qu’il était, lui, sujet de la Reine et l’évidence de la reine lui apparaissait maintenant avec force, bien davantage que l’évidence du monde, ces lignes qui s’entrechoquent, ces bureaucrates qui s’entreméprisent, alors Hassan a dit, vous êtes citoyen de Genève, de Tombouctou, de La Havane, vous êtes citoyen de partout ? et l’homme souriait encore, il ne se laissait pas démonter, Bien sûr, à ma manière – mais Hassan ne connaissait qu’une manière d’être citoyen, il fallait naviguer dans un océan de paperasse, il fallait avoir peur de mal faire durant des années, il fallait dépenser des sommes folles, véritablement grossières, pour qu’on émette seulement les documents sur lesquels il demanderait de vouloir devenir canadien, alors si c’était si facile d’être citoyen de partout, ça se saurait, Hassan le saurait, il aurait lu le mémo, ça le mettait dans une telle colère, il n’a pas pu taire ce qui venait, il a pu le traduire avant que ça ne soit vomi en invectives, mais le taire, ça non, il a dit, C’est ça que vous rapporte votre connexion, a-t-il dit entre les dents – l’homme, qui s’était repenché sur son téléphone s’est donc redressé pour rencontrer le regard d’Hassan et en palper la dureté, pour ainsi dire, et comme il ne savait pas s’il comprenait bien, il a souri en opinant, c’est comme ça avec la faune locale, quand on ne comprend pas, on évite la bagarre, on sourit et on opine, et Hassan bien sûr a connecté l’appartement cossu avec comptoir en quartz, il est remonté dans sa petite camionnette surmontée d’une échelle et il a terminé sa journée au gré d’appartements moins cossus, assurément moins cossus, mais où au moins, peut-être, ne paradaient pas de grossiers citoyens du monde.

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