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Balance ton peuple

Automne 2022

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17 janvier 1995, Strasbourg, Mitterrand :  « Je vous remercie de m’avoir écouté. Je terminerai par quelques mots, plus personnels. (..) Il faut vaincre ses préjugés. C’est presque impossible, car il faut vaincre notre histoire, et pourtant si on ne la vainc pas, il faut savoir qu’une règle s’imposera, mesdames et messieurs : le nationalisme, c’est la guerre ! La guerre, ce n’est pas seulement le passé, ça peut être notre avenir. Et c’est vous, mesdames et messieurs les députés, qui êtes désormais les gardiens de notre avenir et de notre sécurité. »

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Pour Romain Gary, « le patriotisme, c’est l’amour des siens ; le nationalisme, c’est la haine des autres. » La tournure est séduisante, et elle m’a longtemps convaincu ; mais est-ce aussi simple ? On peut aimer les siens et haïr les autres, du moins les considérer comme des ennemis à abattre, justement par amour des siens et souci de les protéger. C’est tout l’enjeu d’une série telle que Walking Dead, où les rares survivants de « La Chute » s’entretuent avec un acharnement dont on ne peut dire – toute nation et toute patrie ayant été anéanties – s’il relève de l’amour des siens ou de la haine des autres, du patriotisme ou du nationalisme.

Éditos

Nouvelles

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Qui reviendra un jour de brouillard portant l’espérance et dissipant les amertumes ? Émergeant d’une nuit blanche et laiteuse, doux comme une apparition à laquelle on n’y croit plus. On le regardera revenir sans réaliser jusqu’au moment où il passe près de nous, avec ce souffle qui forme ce corridor vers lequel nous nous sentons aspirés, corridor d’argent et de glaciale détermination, nous nous y engouffrons, et dans la même seconde, il n’est plus là, celui dont le retour semblait si inexorable.

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Mon corps est plongé dans la baignoire. C’est l’unique moment de répit qui m’est permis. Seule, une fois par mois, quand iels me considèrent comme impure, je peux fermer les yeux et méditer. Je peux sentir mes membres, mon ventre, mon sexe, mes seins. Ils m’appartiennent enfin. Eux qui servent à la jouissance des autres sans qu’ait le temps de surgir la mienne. Je ferme les yeux quand viennent les assauts. Ceux d’un viol sans violence, presque consentant. J’attends que me quittent ces corps étrangers qui pénètrent et usent le mien. Tu le dois à la Nation, m’ont-iels dit. A moi, et à toutes les Rousses du Peuple, un ou deux pour cent de la population, paraît-il, dont le gène MC1R a muté. Nous sommes précieuses, nous sommes des raretés.

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Eszter me tend la main et m’invite à la suivre dans le tourbillon d’eau chaude. Je touche le bout de ses doigts, mais elle est vite emportée par la force centripète des vagues. On évolue heureusement dans le même sens, dans le même flux. On ne se quitte pas des yeux, on se sourit dans les flots. Le froid est piquant en cette journée d’avril et une légère brume stagne au-dessus du grand bassin extérieur.

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Il rentre chez lui après deux jours d’absence. Bukowski se tient dans un coin du hall d’entrée. Le feuillage terne, sans turgescence. Une vraie pitié. Un Juncus Spiralus. Une plante Punk. La chevelure en pétard et un p’tit air bad boy. Le seul hic, c’est que ce végétal des marécages boit comme un trou. Sans tarder, il soulage l’assoiffé à l’aide d’un petit arrosoir d’eau de pluie. Comme pour les gens, tout le mystère des plantes consiste à les aimer.

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Angano, angano, arira, arira, tsy izaho no mpandainga fa ny ntaolo.

« C’est juste une fable, une blague, ce n’est pas moi [le conteur] qui est un menteur mais les anciens ».

Ikotofetsy, le rusé et Imahaka, celui qui rend hagard.

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Depuis plusieurs mois, un homme aux tempes grisonnantes m’accoste dans la rue. Plusieurs fois par semaine, il me dit : tout va bien dans la chambre 242 de l’hôtel Barceló ? Au début, je lui répondais que je résidais dans une chambre cosy dans un quartier chic à Casablanca et que je n’étais donc pas dans un hôtel. Mais inlassablement dès qu’il me voit il me répète la même chose : tout va bien dans la chambre 242 de l’hôtel Barceló ?

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Le grand soir du 26 janvier 1991, la Villa Somalia, immense bâtisse couleur madrépore surplombant le Mogadiscio ordinaire, est envahie par la population en sueur et les milices en armes. Quelques symboles du régime déchu jonchent le sol marbré. Glissando.


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Damien a six ans, un train l’emporte vers la Suisse, Saint-Moritz, ses parents échangent avec d’autres anciens du Congo, il entend les mots « bougnouls » et « paresseux », « abrutis » ou « sauvages », il se lève et parle sans regarder quiconque

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Alexine se souvint de ses efforts.

Le téléphone dans une main, elle creva, de l’autre, avec un tournevis qui trainait là, la peau plastique du sachet d’huile posé dans la casserole. On vendait de l’huile en sachet à Lomé depuis le début de la guerre. De petites quantités d’huile pour toutes les bourses, la seule manière que les commerçantes avaient trouvé pour faire baisser les prix élevés des bidons d’huile sur le marché.

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Le gars a jailli sur la scène, on aurait dit qu’il voulait la défoncer. Dans son t-shirt barré d’un Fuck You, il nous a fixés mitraillés avant d’annoncer qu’il dédiait sa chanson à sa patrie. Ses bras et ses pectoraux oversize, son cou, son crâne tatoués et tout son corps hurlaient : faites gaffe.

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Comme les statistiques démenties, les probabilités déjouées, les exceptions, la vie apparut sur la Terre par un accident qui relève de l’inespéré, du miracle.

Un coup de poker, divin.

Aubaine ou bonne étoile.

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Ses mains baignent dans l’eau poisseuse de vaisselle. Il est puni après s’être fait avoir comme un bleu ! De toute façon, il n’en peut plus. Sept jours déjà qu’il attend une lettre d’Oleana. Sept jours que sa mère l’a déposé au camp de vacances Azovets. Il a retrouvé, comme les deux années précédentes, ses amis Marko et Volodymyr, Irina aussi, une copine de classe à Kiev. Les deux premiers camps d’été, il était content d’y participer.

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L’univers débuta par un brouillon de galaxie, carrément un avorton : Nada. Nada, c’était deux planètes gravitant autour d’une ampoule solaire dont l’une, Bal, était un million de fois plus petite que l’autre, Riki. Sur Bal vivaient des êtres gigantesques : les Balèzes ; sur Riki, des êtres minuscules : les Rikikis. Les Balèzes étaient à l’étroit, sans arrêt ils se heurtaient les uns aux autres et quand ils voulaient se coucher pour dormir ils devaient attendre leur tour. La place manquait cruellement.

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Les bourgeons ont la goutte au nez, les herbes sur le remblai du chantier de construction n’en peuvent plus de pousser, les nuages sont vidés, passés au bleu, enfin, après cinquante heures de pluie sur le village, ce vendredi 29 avril 2022, tu ouvres la fenêtre. Nous nous demandons comment sera cet immeuble, qui seront nos nouveaux voisins. Et juste à ce moment l’ingénieur Mardera, en costume gris clair, son casque à la main, saute de sa voiture et nous n’avons pas le temps de l’avertir qu’il a déjà glissé sur le béton et disparu dans la tranchée que nous avons vue se remplir de boue au fil des jours.

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Le secret d’une bonne vieillesse n’est-il que la conclusion d’un pacte honorable avec la solitude ? Garcia Marquez avait vu juste, Léo en avait la certitude. Après quatre décennies à enseigner l’histoire, le retraité s’était accoutumé à être seul. Et la situation si particulière vécue dernièrement par toute la population l’avait incité à faire le vide autour de lui. Une des seules personnes qu’il fréquentait encore était le jeune aide-ménager qui venait quelques heures par semaine. Le scénario était rodé, la maison récurée, tout était parfait puisque le gaillard, sourd-muet et peu dégourdi, ne dévoilerait jamais l’existence de la cache.

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Barbara était arrivée chez le professeur à peu près un an après le refus du pays de faire partie de l'Europe. Le professeur l’avait engagée à la période où son épouse était entrée à l’hôpital pour sa petite opération. Barbara avait fait la cuisine, puis elle s’était mise au ménage et malgré les convictions du professeur, embarrassé d'avoir une personne à son service, elle était restée, les choses étant ainsi plus pratiques et l’épouse du professeur étant un peu plus fatiguée.

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Il avait longtemps présumé que c’était là chose impossible, puisque, d’aussi loin qu’il se souvienne, il y avait été constamment imperméable. Que des « idées » à ce point stupides puissent s’implanter durablement dans un nombre toujours croissant d’esprits (sans doute complaisants et peu armés pour affronter ces sortes de délires), évidemment il ne pouvait que le déplorer.

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Le couloir est vieillot. Les murs, le sol et le plafond bas sont en béton, peints en vert clair il y a longtemps, mais la couleur a pâli à présent, elle n’est plus qu’une version écaillée et fantomatique de ce qu’elle a été. Il n’y a pas de fenêtres et la seule lumière provient de néons fluorescents fixés au plafond à intervalles réguliers, d’un modèle qui n’orne plus d’immeubles de bureau depuis des années.

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Spiridon Lanturlu enfila une main molle entre ses cuisses et entreprit de se gratter les testicules, le responsable de la démangeaison était sans aucun doute un fâcheux moustique, et c’était contrariant. Comment était-il possible qu’un de ces diptères se soit introduit dans ses appartements alors que le programme d’extermination était infaillible ?

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Au fond de la baie de Frobisher, dans la partie sud-est de la Terre de Baffin, s’élevait au milieu du vingt-et-unième siècle de l’ère thermo-industrielle, une ville de dix mille habitants. Elle était alors peuplée d’un curieux mélange de micro-nations et de réfugiés, en majorité d’Inuits, d’Ojibwas, d’Assiniboines, d’Atikamekw, de Manitobains, de Franco-Ontariens et de Québécois autonomes, plus quelques Albertains, Anglais, Écossais, Ukrainiens et Grecs.

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En ce temps-là, la planète tournait à l’envers. C’était il y a longtemps. Pas si longtemps que cela, en réalité, mais tout est relatif, surtout le temps comme l’a expliqué un gars nommé Einstein. Un temps où s’égare ma mémoire défaillante. Je me souviens…

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Je n’ai jamais compris ce qu’il y avait de bon à marcher tous les matins entre le vert des arbres, après la rosée de l’aube, pour aller s’enfermer entre quatre murs où l’on est privé de la joie dans le vent et de la beauté des jeux.

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Où m’amène-t-il ce fichu Waze ? D’accord, il y a des bouchons surprise sur l’A4, mais tout de même ! Avec mes super yeux qui n’y voient que dalle quand le rideau de la nuit tombe, je suis vraiment stressée. J’essaie de contrôler ma respiration.

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Mon métier n’est pas héroïque, mais j’en suis devenu fier. Officiel ! Avant, j’étais parmi les rejetés de la société. Élevé par des alcooliques violents, j’ai eu une enfance trouble et instable, sautant d’un foyer adoptif à l’autre. Par miracle, j’ai pu faire des études, mais de mauvaises fréquentations m’ont empêché de les poursuivre. J’ai tout quitté comme un idiot pour aller vivoter sur les trottoirs du centre-ville avec mes potes d’alors, à consommer des drogues qui me rendaient profondément végétatif. Ma vie n’avait aucun sens. Mon seul avenir était le suicide. Officiel !

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« Russe » C’est la seule mention qui figure dans la colonne réservée aux observations sur le plus ancien des documents concernant mon grand-père qui sont encore conservés dans les archives de la Police des Étrangers. Il y est présenté comme Arthur Zombeck, né à Noworadomsk, demeurant à Marcinelle.

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Je me rappelle, nous étions en vacances en famille, tradition oblige, comme chaque année à la fin de ce troisième millénaire de notre ère, sur la planète rouge, au bord d’un cratère où se baigner, batifoler, réciter d’antiques poèmes des vingtièmes siècles, jouer de la musique silencieuse, écouter le vent. La paix. L’horizon à l’infini. Les vacances, quoi. Les grands-parents raillaient volontiers « cette ancêtre qui aimait se marginaliser… » Quelle impudente ! pensions-nous.

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On devrait l’appeler Ahmed, mais allez savoir pourquoi, on l’appellera Hassan, c’est que ça ne change rien, on change de nom mais il poursuit sa course dans sa petite camionnette, le 1er juillet elle en avale du kilomètre à tourner en rond d’appartement en appartement – c’est pour les connecter les uns après les autres, les appartements –, Hassan conduit doucement, il est prudent car si la camionnette est à la compagnie, les frais de réparation c’est pour ses pieds

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Au milieu des fraises, Gomes courbait le dos, se redressait souvent pour changer de position, boiteux de naissance. C’est alors qu’il a vu le type à vélo qui adressait de grands signes aux ouvriers agricoles. Sans doute un Suisse : tranquille, sans hâte, en survêtement sport, et qui n’avait pas l’air d’un policier. Il s’est avancé pour saluer, les autres étaient surpris, plutôt contents qu’on leur adresse la parole, mais ils ne voulaient pas s’interrompre des fois que le patron (veillant d’un champ à l’autre toute la journée) serait dans les parages. Personne ne leur parlait, ils faisaient leurs six mois sur place sans échanger un mot (sauf à la caisse du magasin) avec les locaux qui semblaient ne pas les voir.

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Les larmes de la fille coulaient doucement. Sa copine la regardait, plus triste qu’un jour de pluie. Que s’était-il passé ? La veille, tout baignait dans un bonheur parfait. Laura avait reçu une lettre d’un employeur qui s’intéressait à « son profil » et l’avait convoquée en entrevue.

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Aujourd’hui, je suis encore vivant.

Je suis face à la mer. Aujourd’hui, je vais quitter ma ville où je me sens perdu et étranger. Je reste quelques instants debout sur la falaise, regardant au loin, imaginant l’île où je m’installerai. 

Images

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Frédéric MOREAU de BELLAING

L'étendard, signe des temps durs

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Jorge AMAT

La fleur de la nuit sans fin (avec un texte de Delphine Durand)

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Michaël FERRIER

Buddha’s Band (La bande à Bouddha)

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Noam VAN CUTSEM

Non à l’hydre nationaliste !

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Pierre KROLL

Les Kroll du 307

Varia

Alain BERENBOOM

Le voleur enchanté, épisode 1

Nous sommes au début des années 50. Le détective privé bruxellois Michel Van Loo apprend que sa fiancée Anne a un frère qui s’est commis avec les rexistes pendant la guerre. Il a notamment dénoncé des Juifs à la Gestapo et pillé leurs biens, dont plusieurs œuvres d’art. Or, un survivant des camps vient de charger Van Loo d’une enquête pour retrouver ses tableaux disparus sous l’occupation... Une fois de plus, à travers cette enquête de Michel Van Loo, on se plonge dans la Belgique de l’immédiate après-guerre et les blessures mal refermées de l’occupation.

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Vladimir ISSAKOVITCH

L'Astrakan

Recroquevillé dans un pyjama aux rayures bleues sur le fauteuil à roulettes de la mansarde qui lui servait de bureau, Cristobal Breitschwanz avait commencé cette journée de très mauvaise humeur. La nuit avait été mauvaise, perturbée par une demi-douzaine de réveils « pour raison prostatique » comme son médecin traitant, l’albinos Docteur Beaumont, décrivait ses insomnies dans son magnétophone.

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Jean Pierre GIRARD

Le massacre des chats

Je ne suis pas armé. Je veux dire : je ne porte pas d’arme sur moi. Sauf ce fil de fer dans ma poche, enroulé à ma main gauche pour l’instant, fil tranchant, un peu plus d’un pied, dans votre monde on parlerait en centimètres, alors disons quarante, un fil qui fait l’affaire mieux que n’importe quel couteau, mais vous ignorez de quoi je parle, vous, vous n’imaginez pas la fureur, la vraie rage, vous la vivez par procuration, vous, à la télé je suppose, la rage, c’est grotesque ça aussi, sortez dont, marchez dont dans ces rues dévastées, avez-vous si peur de ce que vous avez permis ?

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