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Qatarsis et Qatarstrophe sont dans un bateau

Été 2023

Éditos

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Le sport en général et le foot — sport roi planétaire — en particulier restent, en 2023, la meilleure et la pire part de nous-mêmes et de nos sociétés.

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En 1998, pour le 231e numéro de Marginales, Jacques De Decker avait proposé comme thème “La coupe est pleine” et proposait de redorer le blason d’un sport signant “une réussite [mondiale] sans égale”. “Pourquoi la honte devant une discipline qui allie aussi subtilement la force et l’agilité, l’endurance et la vélocité, le don de soi et l’esprit d’équipe, la rigueur du règlement et les innombrables combinatoires possibles?”, s’interrogeait mon illustre prédécesseur. Pourquoi la honte? Parce que, de la France de 1998 au Qatar de 2022, en passant par la Russie de 2018, on a vu une FIFA qui a allié aussi hypocritement la corruption et la duplicité, l’aveuglement et l’abjection, l’appât du gain et l’esprit de lucre, l’absence de scrupule et les innombrables manipulations possibles.

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Le match est à sens unique. Avec plus de 80% de possession de balle, la domination du Népal tient de l’humiliation. Le score est à l’image de la rencontre et dépasse largement le forfait. Le gardien bangladais Anisur Zico s’est déjà retourné à sept reprises pour regarder ses filets trembler. Quasiment à terre, l’équipe du Bangladesh est dépassée dans tous les secteurs, mais l’entraîneur s’obstine à maintenir son système 4-4-2 alors que celui-ci cède de toutes parts. 

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Coincé entre une femme au sourire pincé et un homme large, bouteille de coca devant lui, je me suis demandé ce que je foutais ici. Je jouis de certains privilèges en tant que membre du management intermédiaire d’une entreprise automobile allemande. Je ne m’étendrai pas là-dessus. Il faut dire que je ne mets aucune conviction dans ce que je fais, juste je jouis d’un confort plus que notable. 

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Qu’en pensez-vous Monsieur Gioia?

Monsieur Gioia?...

Il était sorti de sa torpeur avec un Oui, excusez-moi. Quelque chose m’est revenu à l’esprit, un oubli, je vous prie de m’excuser pour ce silence. Donc, oui bien entendu, il aurait fallu boycotter, et personnellement, je le ferai, je ne regarderai aucun match.

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Vendredi 09 décembre 2022. 10 h 20. La symphonie n° 5 en Bb Majeur d’Anton Bruckner retentit à Saint-Ronaldo. Un tétracorde poussif au cuivre, semi-amateur, trompe le beau temps sur la bourgade de Florennes. Le rappel des fidèles au cours de Religion mercatholique ne se fait pas prier.

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Pour Amine et Ayman,
dignes et distingués footballeurs en devenir.

Ma soignante vient de partir.

Depuis que je suis vieux et dans cet état, elle est toujours ma première visite. La dernière aussi d’ailleurs. Comme chaque jour, je remets de l’ordre dans mes médicaments et je gère la boite dans laquelle ils se trouvent comme je peux. Je plie l’ordonnance sur laquelle sont inscrits les mots suivants: “Jean-Paul Boulanger, 86 ans”.

C’est bien mon nom et c’est bien mon âge.

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“Une minute. Il ne reste plus qu’une minute de jeu. Mais quelle minute! La foule est en délire tant cette fin de match est intense. Les joueurs sont épuisés au terme de ces prolongations, écrasés par la chaleur, certains peuvent encore à peine courir, ils attendent le coup de sifflet final. On va donc aux tirs aux but et à sa terrible loterie. À moins que… à moins que, non, non, pas possible, c’est encore lui, Tiano! Tiano vient d’intercepter le ballon au milieu du terrain, il dribble son opposant direct, il est parti, il est parti seul vers le goal, personne ne va le rattraper, il va trop vite, il va aller marquer, non, c’est pas vrai, si, oui, gooooaaaaaal! C’est goooaaal! Tiano! Tiano, incroyable, incroyable! Il offre la coupe du monde à son pays!”

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— Combien de fois t’ai-je dit de ne plus l’appeler Rawalpindi? Beuzarjomehr, il s’appelle Beu-zar-jo-mehr, note-le si tu ne parviens pas à le retenir!

— Je sais qu’il s’appelle… comme tu dis. C’est impossible à prononcer.

— Rawalpindi, c’est la ville où il est né. Tu apprécierais que je t’appelle Saint-Pantaléon?

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Mon surnom est Barkas, depuis plus de cinquante ans. Au goût immodéré pour les Golf GTI, je préférais les banquettes défoncées de mon minibus Barkas, une de ces camionnettes déjà démodées avant d’être vendues. J’aimais ses lignes improbables, d’un style est-teuton. 

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Comme tout le monde, nous avions eu des scrupules. Isa travaillait dans une ONG qui encadrait les parents désireux d’adopter des enfants de la région du Népal et du Sri-Lanka. Manu venait, avec son cabinet d’architecture, de fournir des structures peu coûteuses, mais fiables pour la jungle de Calais. Cécile dirigeait une équipe de clowns qui officiait dans les hôpitaux du Grand Est. Quant à Nico et à Antoine, mon homme, ils avaient lancé ensemble une start-up qui garantissait un bilan carbone 100% neutre.

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De tous les coins du stade, et partout dans le monde entier, on pouvait voir que le ballon n’avait toujours pas quitté le rond central.

On se perdait en conjectures sur les motifs de cette situation. Les deux équipes étaient bien entrées sur le terrain, précédées par les arbitres, les juges de lignes et les assistants, les hymnes nationaux avaient bien retenti, le ballon avait bien été cueilli dans une urne et déposé au centre

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Regarder un match de foot dans un café est certainement plus amusant quand on ne s’intéresse pas au match. Dès lors, peu importe d’être mal placé, ce qui évite de participer à la lutte des chaises, une sorte de lutte des classes dont la violence est multipliée par sa brièveté.

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La chaleur ondulait le public étagé sur les cinq marches longeant le terrain et l’anneau de la piste. L’image des centaines de personnes s’effilochait en mirage visuel et sonore. J’épongeai la sueur qui cascadait sur mes paupières en meurtrières. En m’approchant, je reconnus enfin des visages familiers.

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P marche, le ciel est lourd et laiteux, c’est l’aube et déjà on étouffe.

Il n’est pas cinq heures et déjà il n’en peut plus. En vérité, il se nomme Pryananda mais ici on ne se fatigue pas à apprendre son nom. Ils lui ont tout pris, son prénom, ses papiers, son sommeil, ses espoirs. Parfois, pour se moquer, ils l’appellent l’Anglais et Pryananda cache ses larmes: il est le seul ici venu d’Europe. Il a honte.

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Marcel disait que le football n’avait sa place que dans les pages “Sports”, pas dans les pages “Politique” ni dans les pages “Faits divers”. Aussi Marcel ne parlait que de stratégies, de gestes et de résultats, jamais de budgets, de sponsors ou de banderoles de supporters.

Marcel était de ceux qui, dès le début, avaient décrété que rien ne lui gâcherait la coupe du monde: ni les droits humains, ni l’hiver, ni les regards condescendants des voisins, ni même le nombre exponentiel de forfaits. 

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Vous me posez, comme tous les autres, la question du tableau qui a fait scandale. C’était du pain bénit pour les journalistes: Stanislas Duval avait peint, sans ironie, la joie apolitique des téléspectateurs du Mondial au Qatar! Et il avait appelé ça Amour! Quasiment amoral pour un gay…

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Sans la présence de la foule, les vingt pilotes qui demain prendront le départ ne feraient pas un événement sportif. Au cameraman Carol Chariss demande de filmer des groupes de spectateurs.

Carol Chariss arrive au Grand Prix automobile avec Silvana Galdoni et un cameraman, et ne passe pas inaperçue. Les chroniqueurs sportifs femmes ne sont pas nombreux, les articles et les émissions de Carol Chariss ont attiré l’attention sur elle.

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Ma chérie, mon amour, parler, tu le sais, ça a toujours été un peu galère pour moi. Alors, je rame pour essayer de te dire ce que j’ai à te dire. Mais tu ne t’impatientes pas pour une fois. Tu es là. À côté de moi. Silencieuse.

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Omar Khayyam craignait, en marchant sur la route, de fouler aux pieds la cendre de ses ancêtres. Vos pieds enfoncent jusqu’aux chevilles dans la nôtre, mes frères, et cela ne vous fait pas peur. La cendre de vos ancêtres était froide et apaisée; la nôtre est chaude et hurle sa colère. 

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Au cours d’une tournée intensive de conférences et de lectures publiques au Moyen-Orient comme auteur étranger invité, Joseph se réjouissait de se détendre lors d’une brève escale à la mer Morte, côté Israël. Il en rêvait depuis des décennies. Il descendit dans un charmant hôtel kibboutz à Ein Gedi, ravissante oasis avec son jardin luxuriant en plein désert et son spa moderne et accueillant. On y offrait, bien sûr, un service de massage et il put s’y inscrire pour la dernière plage horaire disponible de la journée. Manifestement la chance lui souriait.

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Les encouragements des vigiles et ouvriers se faisaient plus sonores et résonnaient dans l’immense hangar de la petite ville côtière de “Flying Fish Cove”. Sans aucun doute, l’issue du match était proche. Ils s’étaient rassemblés dans leur zone de repos, un simple recoin du lieu qu’ils avaient aménagé avec une table et quelques chaises de plastique, un frigo et un poste de télévision. 

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Les Militants ont milité, les dissidents ont “dissidé”, mais les joueurs ont quand même joué. On a beau prier “justice”, Allah n’est pas Obligé.

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Comme Miranda, dans Le verger de Virginia Woolf, sa robe pourpre ondulait comme des pétales sur leur tige. Elle ne se prélassait pas sur une chaise longue sous un pommier, mais elle parcourait une avenue arborée flanquée de belles devantures d’enseignes de luxe, d’un pas à la fois souple et décidé

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Il se rase deux fois, pour que sa peau soit lisse et sans l’ombre d’un poil. La veille, il est allé chez le coiffeur pour se faire couper les cheveux si court qu’aucune boucle puisse s’épanouir. Sa mère lui a repassé une chemise, et il se vêt, avec des gestes calmes, de son unique costume, un cadeau de son père. Il hésite, puis noue une cravate autour de son cou.

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J’ai honte d’avoir trahi ma patrie et en même temps je me sens soulagé d’avoir rompu avec le philosophe-roi de la Nouvelle-Athènes.

La raison me dit que je n’ai pas trahi ma patrie, car j’ai servi les desseins de la Providence et j’ai rendu un meilleur service à la cité en dénonçant les actes de cruauté du tyran. Mais mon cœur est blessé et la raison n’y peut rien. Mon nom est sali: pour les partisans des deux camps adverses je suis un traître. N’est-il pas misérable celui qui abandonne la cause de sa famille pour la cause de l’ennemi? Mes anciens amis ont effacé des tablettes officielles jusqu’au souvenir de ma lignée. Pourtant je témoignerai devant le juge des enfers s’il le faut que je n’ai fait que suivre ma conscience. 

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L’homme poussa la porte sans faire du bruit. Et toujours aussi discret, il alla s’asseoir sur la chaise branlante en osier tressé posée dans le coin gauche du bureau. Un homme entre deux âges, aux traits fins de berger peul, menton-clou, moustache sauvage à faire se tordre de jalousie un ancien prof de latin, les cheveux gris peignés vers l’arrière. Je m’étais tu pour le regarder entrer.

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Je m’appelle Manish. Je vis dans une grande cabane avec mes parents, ma femme et mon fils de quatre ans. Nous habitons en pleine nature, dans un village à flanc de montagne, à 240 km de Katmandou. Dès le petit matin, lorsque le soleil entame sa timide ascension, je lutte pour repousser la faim qui me tenaille. Refermer les paupières. 

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C’était une autre époque, en ces temps-là, aucune distinction n’était faite entre les mathématiques et la numérologie, entre l’astronomie et l’astrologie, me rappelle un homme. Et je m’entends dire, à moitié éveillé: quelle époque, de quelle époque parlez-vous? Ce que je comprends, c’est qu’écrire ces portraits crée un lien entre toutes ces magnifiques personnalités et entre toutes ces sciences qu’on ne mélange plus. 

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Elle était née dans une famille de transporteurs, de transitaires, d’armateurs. Une dynastie respectée à Reeperbahn, port de Hambourg où ils commençaient à faire fortune après le krach des années 30, grâce au boom qui suivit l’avènement d’Adolf et son industrie de guerre.

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Jipé arpente la ZAD sous la pluie depuis au moins vingt minutes. Il va d’une cabane branlante à l’autre moussue, vérifiant que tout le monde est prêt. À chaque visite, l’accueil est cordial. Même si les habitants de la ZAD vivent dans des conditions précaires, le fait de voir quelqu’un malgré les trombes d’eau les réconforte.

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Turin 1931. À chaque aube, Mara fredonne des mystères, ouvre la route des secrets, déplie la carte de la tendresse, lignes, courbes, latitudes, longitudes, elle s’éveille peu à peu d’une nuit de cauchemars. Chaque matin, dans la cour d’une cité morne et grise, les rêves de Mara se fracassent sur le chant fasciste “Giovinezza” entonné à tue-tête par une jeunesse qui, il n’y a pas si longtemps, s’élançait derrière un ballon et s’éparpillait dans un éclat de rire.

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Frédéric MOREAU de BELLAING

Ave Qatarsis, morituri te salutant

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Varia

Alain BERENBOOM

Le voleur enchanté, épisode 3

P’tit Robinet faisait partie de ceux qui avaient comparu au procès des rexistes de Charleroi. Condamné à sept ans de prison, il vivait, du moins au moment de son arrestation, à Marcinelle.

Ce n’est pas très loin, dit Anne. Si tu tiens encore debout, allons frapper à sa porte. On verra bien.

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Danièle PÉTRÈS

La vie appartient à tout le monde (même à toi)

Vous avez invité un vieux couple d’amis à dîner et leurs enfants, aussi. Avant de mettre la table, tu l’as entendu appeler quelqu’un avec ce ton dans la voix qu’il employait quand il te parlait. Au début. Tu as reconnu cette intonation si particulière de flatterie un peu langoureuse, dans le fond de sa gorge. 

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